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CHARLES DEMIA
et les Origines
de l'Enseignement
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de G. Compayré
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ANCIENNES
USINES A EAU
Volume 1
ST JEAN LE VIEUX
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Le moulin de Cheminant se tient au bord de l'eau, comme tous les moulins à force hydraulique anciens. Il ne se trouve par conséquent pas au hameau de Cheminant, mais au bord de l'Oiselon, entre Cheminant et Varey. Son origine remonte à une époque où le hameau du Battoir n'existait pas encore. Le document le plus ancien y faisant référence est le testament où Guillaume Vital fait don du « molendinum de Cheminant » à l'Abbaye d'Ambronay en 1292. L'intitulé de ce fragile rouleau de parchemin, conservé aux Archives Départementales de l'Ain, porte en français: « ...moulin de Cheminant sous Varey ... ». L'ancien conservateur, Joseph Brossard, en a fait la version dont un extrait a été publiée en 1891:
« Il donne à l'abbaye d'Ambronay divers fonds situés en divers lieux, de nombreux servis et de nombreuses rentes, plus le moulin de Cheminant sous Varey. Moyennant quoi les religieux s'obligent de célébrer, à perpétuité, son anniversaire, comme cela se pratique pour les principaux bienfaiteurs de la maison ; célébreront à perpétuité, trois messes basses à la pointe du jour, le lundi, le mardi et le vendredi ... » (1).

Au siècle suivant, Varey passe sous la souveraineté des comtes de Savoie. Les comptes de la châtellenie nous renseignent sur différents événements qui se produisent dans notre région durant cette période où les moulins sont des points vulnérables par temps de conflits. Celui de Cheminant, appartenant désormais au seigneur de Varey, est plusieurs fois mentionné.

Dans les années 1353-1354 apparaissent les dépenses de la garde du moulin de Cheminant(2). Les deux années suivantes, les comptes de Girard Berchod, mentionnent la reconstruction « des moulins de Varey, dit de Cheminant et de Sécheron, qui avaient été brulés par les Dauphinois, lors de la guerre de Hugues, comte de Genève »(3). Le mécanisme doit être réparé en 1357 par le châtelain Jean Coci(4), puis l'écluse entre 1362 et 1365 par Jean de Croso, secrétaire du comte de Savoie(5).

Qu'est-ce qu'un moulin à la fin du Moyen-Age ? Le dictionnaire du Moyen Français donne plusieurs possibilités, dont celle par analogie, d'un appareil servant à piler ou pulvériser certaines substances. La farine n'est donc pas l'exclusive activité des moulins, et celui de Cheminant peut être destiné au broyage de diverses substances, dont le chanvre. Cette hypothèse se confirmera plus tard.

(1) - Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à l790, Côte d'Or, Ain: Archives ecclésiastiques , Séries G & H, Joseph Brossard, Courrier de l'Ain, 1891 - 331 pages.
Archives départementales de l'Ain, cote 25B747

(2) - Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à l790, Côte d'Or, B 6702-3 - Compte de François de Longecombe, damoiseau 23 août 1353  – 1 juin 1354 . (Lieutenant général pour le comte de Savoie en 1369- Voir Guichenon).

Cheminant est un ancien fief dépendant de Varey dont on connaît peu de choses. Il est toutefois évoqué plusieurs fois dans Les titres de la Tour des Échelles (1095-1791), documents pour servir à l'histoire de Jujurieux et de Bas-Bugey, Baron  Amédée Maupetit, vers 1914, 8 volumes (Archives Départementales de l'Ain - cote BIB C 72, vol 3).

(3) - Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Côte d'Or - B 10295.
(4) - Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Côte d'Or - B 10296.
(5) - Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Côte d'Or - B 10298.


Un projet de Foulon
 

Déjà en 1662, le seigneur de Varey projette la réutilisation du site de l'ancien moulin de Cheminant pour y construire un foulon. Le 15 février 1662, après midy, dans la "chambre basse" du château de Varey, Maître Adrien Fornier, rédige le cens des moulins de Sècheron et de Saint-Jean-le-Vieux (Archives départementales de l'Ain, 3E 1545, f°55). Ce cens comporte une close spéciale :
 

...lesdicts Pierre Girod et Benoict Beaufort
solidairement comme dessus promettent audict
seigneur de construire et bastir un foulon
en la place ou souloit estre[avait coutume d'être] le moulin de
Cheminant, ou là aupres, au lieu le
plus propre et commode, ledict bastiment
et murailles faictes à chaux et sable, couvert
à thuiles, dans lequel bastiment il y aura
le fourneau necessaire pour ledict foulon
garni et assorty de tous ses artiffices
et instruments, et leurs sera loysible de se
servir pour ledict bastiment des pierres et
masure dudict vieux moulin, et le tout ils
feront et rendront parfaict a dicte de
maistres à leurs frais et despens
remettront audict seigneur ledict foulon avec les clefs des
portes et fenestres en bon et deubt estat, et
de service requis en fin desdicts six années
avec lesdicts instruments outils artifices
et cours des eaux, à condition que
ledict seigneur leur fournira la chaudière
nécessaire, lorsque le temps sera venu pour
l'establir et travailler audict foulon, et que
pendant lesdictes six années ledict seigneur
n'aura rien à prendre aux droicts et revenus
dudict foulon, qui au contraire appartiendront
audicts Girod et Beaufort pour ledict temps s'entend.
Bien entendu que ledict seigneur leur
fournira pour la contruction dudict bastiment
de foulon roües et artifices necessaires, tous
le bois, aubois[?], et du bois mort en sa forest
de Fayat sy tant il sy en peut trouver pour
le travail et employ dudict foulon, sans y
commettre exces ny abbus. Et sy pendant
le temps susdict il arrive des accidents
de guerre contagion ou du feu hors du deffaut
desdicts fermiers, ou qu'il vient à manquer
des meules pour un temps considérable, sera
faict rabbais auxdicts fermiers à dicte de
prudhomme.


Le foulon ne verra jamais le jour et deux en plus tard, un nouveau contrat est passé avec d'autres acteurs, pour un autre projet.
 

Construction du battoir

Le 28 juillet 1664 Noble François de Beaurepaire, seigneur baron de Varey, Oignaz et autres lieux, et Honnête Benoict Mazà, marchand à Hauterive, passent une convention pour la construction d'un "battoir à battre chanvre et graines à l'endroict appelé vers le moulin de Cheminant au max d'Oysellon soubz Varey, qui sera proche et du costé d'en bas du bastiment commencé pour un foulon de bise où ledict Seigneur fera faire une muraille du costé du soir par ce que la muraille dudict foulon servira du vent. Et sera la conche dudict battoir de bois chesne de largeur requise nécessaire, assortie de sa roue rouage et autres choses en despendant, pour estre le tout faict et parfaict avec le couvert à thuiles, et en estat de travailler, tout ainsy que le cours de l'eau dans la prochaine feste de Toussaincts. Et les toernes [tournes] dudict cours d'eau aussy mises en estat tant à l'endroict du pré des Combes lieu accoustumé que vers la Fontaine du Tilleu, affin que ladicte eau puisse venir sans occupation ny difficulté en suffisance jusques audict battoir." - Archives départementales de l'Ain, 3E1547-f°201 et 3E1549, f°163.

Dans ce contrat, il est prévu que les exploitants du foulon et du battoir se partagent l'eau par moitié dans la semaine : Mazà travaillera les trois derniers jours ouvrés : jeudi, vendredi et samedi. En outre, il lui est expressément interdit de concurrencer les battoirs du seigneur": seules seront admis les chanvres et graines des forains ou étrangers et celles du commerce du dit Mazà. L'amodiation est prévue pour huit années, payées trente livres tournois chacune, avec une avance de trois ans, c'est à dire nonante livres payables immédiatement au seigneur.

La conche en bois de chêne, partie dormante du battoir, sert donc à broyer les tiges de chanvre et battre les céréales. Le battoir est ouvert à l'extérieur, ce qui permet l'élimination naturelle d'une partie de la production importante de poussières.

Puis, le 26 juillet 1665, François de Beaurepaire passe un marché avec Claude Quicot, Benoît Chenard, François Boydard, François Barbollat et Pierre Muthod, tous de Varey, et Antoine Marion de Saint Jean le Vieux, dans le but de curer l'ancien canal d'amenée et reconstruire la tourne des Combes. L'ouvrage devait être réalisé en "bois, pierres et autres matières, propres et nécessaires, pour détourner et conduire partie du cours de la rivière d'Oyselon par le canal ancien qui aboutit en la place appelée Cheminant ou mas d'Oyselon". Le coût fut fixé à 75 livres tournois, et la livraison à la prochaine saint Michel, c'est à dire le 29 septembre. - Archives départementales de l'Ain, 3E1548-f°177.

Après quelques temps de fonctionnement, le 4 avril 1669, le seigneur décide d'aberger l’installation et son canal à Benoist Mazà et Jean Fauregrise maître peigneur de chanvre de Vienne en Dauphiné, résidant à Saint Jean le Vieux - Archives départementales de l'Ain, cote 3E1549, f°163. L'abbergation ou albergation est l'aliénation d'un bien noble, avec en sus un servis, redevance annuelle et perpétuelle. Mais Jean Fauregrise décède quelques jours plus tard sans avoir pu réaliser son engagement. Sa veuve, Marguerite Bonafon, demande alors l'annulation du contrat qui sera repris par Monsieur de Beaurepaire le 30 mai 1669, Benoist Mazà conservant sa part.


L'emplacement est décrit ainsi : « ... situé au dessous dudict Varey, lieudit en Cheminant, construit depuis peu dans la place où estoit autrefois un moulin ; jouxte la place qui sert d'entrée audit battoir du matin, l'aire ou cours de la grange de noble Guillaume [emplacement des silos actuels] Doncieu Sieur de Champolon du soir, le chemin tendant dudict Varey au max [mas] de Cheminant, et en la forest de Fayat du vent, le cours de la rivière d'Oyselon de bize. »


Les droits d'intrance [droits d'entrée en possession] se montent à cent nonante livres tournois pour Jean Mazà et deux cent vingt cinq livres tournois pour l'autre associé qui doit aussi un demi quintal de chanvre femelle « beau et raisonnable, peigné et plié en limaçon ». Le servis annuel et perpétuel est fixé à trente livres tournois.

Le contrat indique que l'entretien est commun aux emphytéotes et que l'usage doit se faire alternativement : Jean Fauregrise les trois premiers jours de la semaine et Benoist Mazà les trois suivants. La possibilité de construire ou d'installer une scie est envisagée, mais à notre connaissance ce projet n'a jamais abouti.

Au 18ème siècle, le propriétaire est Jean-Baptiste Monin, bourgeois de Lyon résidant à St Jean le Vieux. Il baille son battoir à Joseph Charlin et Cécile Trolhier sa femme le 28 octobre 1762. La situation est confirmée : « situé sur la rivière d'Oysellon, rière(6) Varey, au lieu dit appelé le Ruel(7), avec le cours d'eaux, autres batimens et tous ce qui concerne ycelluy, artifice, pierre, rouage, conche(8) et autres instrumens », pour une durée de neuf ans, moyennant un prix annuel de cent livres et deux battues annuelles de chanvre sans rétribution(9). Il se trouve que Joseph Charlin est marchand de chanvre à St Jean le Vieux.
 

moulin_a_gruau.jpg
Moulin polyvalent pouvant broyer diverses denrées
La culture du chanvre est importante dans ce pays qui en fait le commerce jusqu'à la fin du 19ème siècle. Chaque famille dispose d'une chènevière proche de sa maison. Les terres riches produisent du chanvre de qualité et les rouissoirs ou routoirs sont faciles à aménager le long des multiples petits cours d'eau. Cette culture aux techniques délicates, mais lucrative, a abondamment contribué à la richesse locale. Une partie du teillage ou broyage des tiges de chanvre se réalise à la main avec une broye. Le faible rendement fait préférer le passage sous le meuleton d'un battoir, malgré le désagrément produit par la poussière intense. Le meuleton tournoie autour de cet axe et gire sur un socle de pierre monolithe circulaire appelé gruoir ou conche. Les formes du meuleton et celles du gruoir peuvent varier selon l'usage auquel le battoir est destiné. On utilise aussi les battoirs pour adoucir les fibres de chanvre assemblées en paquets d'écheveaux. Dans ce cas, l'aire de roulage en pierre est remplacée par des plateaux de chêne (10). La meule cannelée, de forme oblongue et tronconique, répartit sa charge sur une surface plus importante. Le battoir de Cheminant, d'après les descriptions sommaires qui en sont faites dans les divers contrats, ne semble pas avoir pu servir à adoucir les écheveaux de chanvres.

Le bail que Jean-Baptiste Monin a consenti est loin d'être à terme lorsqu'il décide de vendre le battoir en rente constituée(11) à Antelme Sibuet, jeune charpentier, fils de Jean-Marin, le 23 juin 1771.

La rente constituée est un système de paiement à crédit, sans intérêts, développé en France aux 17 et 18ème siècles. Pour cette transaction, le coût total est fixé à 1200 livres, payables en rentes annuelles de 60 livres versées au moment de Noël, à laquelle somme, il convient d'ajouter un droit annuel et perpétuel de 30 livres du au seigneur de Varey.
 
battoir_a_chanvre.jpg
Battoir à chanvre (adoucissement des écheveaux)
Une description pertinente des installations est donnée dans l'acte de vente. La biffure du texte de la minute indique que ce battoir n'était pas destiné à battre le chanvre, mais qu'il en avait la possibilité : « un battoir à chanvre propre à battre le chanvre, roue, rouet, conche et arbre en bon état ... couvert à thuiles situé rière Varey, lieu dit en Cheminant ». Ce battoir se confine « au matin à un chemin de desserte, du soir et bize au ruisseau d'Oysellon, et du vent un pré et jardin de Pierre Gobin ». En 1771 le site est bien différent de ce que nous connaissons. Une précision importante est donnée en 1817 par Antelme Sibuet dans son testament : lorsqu'il s'est marié avec Marie Bataillard, c'est à dire en 1768, le bâtiment ne formait qu'un battoir dont il a agrandi les bâtiments et construit le moulin, qu'ils ont habité et qu'on nommait le moulin de Cheminant.
Cette dénomination sera utilisée jusqu'après la Révolution.






(6) - Signifie en arrière, derrière.
(7) - Signifie le ruisseau. Voir Toponymie Générale de la France - Ernest Nègre – 1996 : langue d'oïl ruel, ruiel, riewel.
(8) - Pierre d'assise cylindrique du battoir sur laquelle tourne la meule.
(9) - Archives départementales de l'Ain, 3E 1637- f°101.
(10) - Encyclopédie méthodique, manufactures et arts -Volume 2- Chez Panckoucke, libraire à Paris, 1784.
(11) - Archives départementales de l'Ain, 3E1689- f°3351.
(12) - Archives départementales de l'Ain, 3E 2065.

 

Les Sibuet

Jean-Marin Sibuet est originaire de Malix, hameau de la paroisse de Tenay, où son père, Jean Claude, exerce la profession de marchand entre la fin du 17ème et le début du 18ème siècle. Jean Marin débute une carrière de charpentier dans son hameau natal et se marie à Anthelmette Dufour de Chaley le 6 septembre 1731. Ils ont six enfants dont Charles et Antelme.

En 1744 Jean Marin est meunier à Saint-Jean-le-Vieux. En 1750 il  rétablit le pont sur le riez, entre Hauterive et Poncin, pour le compte du marquis de Beaurepaire, aussi seigneur baron de Varey qui réside temporairement dans son château de Pont d'Ain. Ce pont était construit en bois, comme la plupart, et on le situe au coude que fait le Riez, depuis que son tracé a été radicalement infléchi vers le nord. Le marché est passé le 8 décembre 1750, devant Maître Decrozo, notaire à Pont d'Ain(13). Le même jour Jean Marin Sibuet signe l'albergeage du moulin et du battoir du village de Saint Jean le Vieux. Jean Marin y exerce ses talents de maître charpentier, et avec sa femme, celui de meunier. Cette double compétence et l'aide de ses fils lui confère une capacité d'entreprise polyvalente qui lui vaut, en s'associant au menuisier Nicolas Degrus, l'obtention du marché de réparation des deux moulins du seigneur abbé d'Ambronay le 17 février 1754.

Jean Marin décède quelques années avant le mariage de son dernier fils mineur, Antelme, en 1768 Le mariage avec Marie Bataillard se fait à Jujurieux où le père Bataillard et ses deux fils sont également charpentiers.

(13) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E3047- f°680.

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Naissance d'un toponyme

cadastre_1826.png
Le hameau du Battoir en 1826 - Le moulin cadastré en N°1190
Nous avons vu précédemment que le jeune couple Sibuet-Bataillard relance l'activité du battoir à partir de 1771. Dans une minute de 1779(14), il est fait mention du canal d'amenée des eaux au battoir en ces termes : «le rieu(15) du battoir dudit Varey ».
Les Sibuet ajoutent de la diversification à leur battoir déjà polyvalent en construisant une seconde roue hydraulique pour moudre le grain. Le battoir conserve sans doute l'activité la plus importante, puisque d'usages divers. Les moulins et battoirs sont des lieux de convivialité où passent de nombreux clients, non seulement pour battre, broyer, moudre, mais aussi rencontrer, s'informer, donner un « coup de main ». On ne conserve pas la farine, la mouture se fait par faible quantité. Il devient ainsi pratique d'habiter près du moulin qui, par ailleurs rend de nombreux services. On utilise, par exemple, les moyens de transports du meunier pour se rendre aux foires ou marchés régionaux. Ainsi se développe un hameau, qui finalement prend et gardera le nom de sa principale et ancienne activité « le Battoir ». Dans les registres paroissiaux ou chez les notaires on précise progressivement « au Battoir sous Varey » puis à la Révolution « au Battoir de Varey », et enfin « au Battoir », dès le début du 19ème siècle. Le Cadastre l'adopte en 1826.


(14) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E1645, f°25.
(15) – Terme local signifiant ru, canal. Ici il s'agit du canal d'amenée.
 

Un moulin remplace le battoir

Après 1789 et l'abolition des privilèges, Antelme Sibuet prend une patente de meunier. Son fils Charles (1769-1841), maître charpentier, se marie le 21 février 1798 avec Marie Berthod de Cheminant. Les deux générations cohabitent dans l'ancien battoir qu'ils ont agrandi et transformé en moulin. Du battoir, il ne reste plus que le nom, attaché au hameau. Charles est Volontaire à la 45ème demie-brigade à Lyon, lorsque naît au moulin de Cheminant sa première fille, Marie, en juin 1798(16). Il aura en tout sept enfants. C'est la troisième fille, Marie-Françoise, qui reprendra l'établissement à la succession.

(16) – Etat Civil Saint-Jean-le-Vieux- Acte de naissance de Marie Sibuet.
 

Notes concernant la meunerie

Jusqu'au milieu du 18ème, on extrait peu de farine des céréales destinées à la consommation humaine. Les meuniers livrent de la farine complète que les utilisateurs sassent au gré de leurs besoins. Parmentier affirme en 1709 que 240 livres de blé ne produit que 90 livres de farine, soit environ 40 % de rendement, le reste, le son gras, est destiné aux animaux. Il est d'ailleurs interdit de repasser les sons gras à la meule. La pénurie alimentaire impose la suppression de cet usage, et on invente la « mouture économique ».
Cette méthode consiste à retraiter le son gras en plusieurs étapes pour en tirer environ 70 % de farines de diverses qualités que l'on mélange selon les besoins de consommation.
A la fin du 19ème, avec l'abandon progressif des meules au profit des appareils à cylindres, on augmente les rendements pour des produits d'une qualité élevée.

Le Moulin du 19ème siècle


Marie Françoise Sibuet épouse Jean Bossu en 1829, mais celui-ci meurt prématurément. Charles Sibuet dirige le moulin encore en 1831, date de construction d'une troisième roue. En 1832, il achète une bande de terrain, prise sur le verger de ses voisins Gaubin, qui met un terme au droit de passage sur leur propriété et facilite l'entretien des roues (16a). Charles décède en 1841. En 1845, sa fille Marie-Françoise se remarie avec Jean-Marie Moine. Tous deux sont alors meuniers aux moulins de Châteauvieux. Il n'y aura pas de descendant de ce second mariage. Les héritiers mettent en location le moulin familial. Vers 1851, ce sont Benoit Perret et Anne Branche, de jeunes meuniers, qui tiennent la place avec l'aide d'un domestique.

En 1854, Jean-Marie Moine et sa femme achètent la moulin aux cohéritiers et s'y installent. C'est alors(17) :
« Une usine à plusieurs tournantes ayant deux moulins et une huilerie située au Battoir de Varey, avec tous les bâtiments, aisance et appartenances en dépendant, cours d'eau et autres emprises, les bâtiments et usine confinés au midi par le chemin de varey à Cheminant, au nord par le ruisseau de l'Oiselon, au soir par jardins de Jean-Baptiste Janéas et de Claude Gaubin, et au matin par le même chemin de Varey à Cheminant.
Un petit jardin au même lieu, de la contenance de deux ares environ, confiné au soir par verger de Joseph Fournier et au matin par routoirs d'André Penard et de François Orset.
Un verger au même lieu, de la contenance de trois ares environ qui joint au matin celui de Jean-Baptiste Fournier et au nord celui de Louis François Fournier.
Lesquels jardin et verger font dépendances de l'usine, le tout dépendant de la succession de Charles Sibuet leur père et de celle de Marie Berthaud leur mère.
Une maison d'habitation provenant aussi des mêmes successions, située au même lieu et dite la maison neuve, avec les écuries, cours, aisance et appartenances en dépendant, joignant au nord le ruisseau d'Oiselon et au soir le chemin.
Enfin, dans un verger appelé communément Chez Contrevoz, même territoire, de la contenance de cinq ares environ, confiné au soir par celui des héritiers de Pierre Gaubin et au matin par celui des frères Bornex, au midi par le canal du moulin et au nord par les dits frères Bornex. »


Tout comme les anciens locataires, les Moine emploient un domestique.

En 1864, à 56 ans, Jean-Marie tombe malade. Le treize décembre, alité dans une chambre du second étage, devant le notaire Bollache et quelques témoins, le meunier dicte ses dernières volontés désignant sa femme comme héritière universelle. En signe d'espérance, sa femme teste réciproquement le même jour(18). Il décède le 14 décembre.

L'année suivante, Marie-Françoise cède sa part à son frère François Anthelme et son neveu Joseph Marie de Sècheron, en indivision(19).
Le moulin reste actif, sans toutefois être habité, jusqu'à sa vente à Louis Guillon et Louise Mulet, en 1872(20). Puis les meuniers bailleurs se succèdent jusqu'en 1890 :
- François Cotin et Annette Giraud ;
- François Chapelle et Marie Delorme ;
- François Guillon ;
- Marie Bererd;
Tous ont des domestiques ou des voituriers.
 
Marie-Françoise Sibuet termine son existence, vivant de ses rentes dans la maison des Sibuet située en vis à vis du moulin. Elle y décède, en 1874.

Bientôt, le moulin est saisi car les propriétaires se sont endetté exagérément.
Après un jugement rendu par le tribunal civil de Nantua, le moulin est adjugé par Maître Etex au créancier principal, le banquier bressan Paul Rive. Celui-ci le revend, le 16 août 1890 à François Louis César Bussillet et sa femme Céline Stéphanie Secrétan de Poncin. Ceux-ci le baillent à de nouveaux meuniers : Jean-Baptiste Bordel et Marie Pochon(21).
La lecture du bail en donne la consistance :
« un moulin à eau situé au Battoir de Varey, commune de Saint-Jean-le-Vieux, sur la rivière de l'Oiselon bien tournant et travaillant, autant à la mouture du blé et autres grains qu'il transforme en farine, garni de trois paires de meules et de tous les agrès et ustensiles nécessaires avec les bâtiments en dépendant qui sont :
1- une maison d'habitation contiguë au moulin.
2- des bâtiments d'exploitation à usage d'écurie, remise, cellier, hangar, fenil et pièces ou appartement où se trouvait installée une machine à vapeur qui n'existe plus.
3- un petit jardin attenant au bâtiments ci-dessus désigné, d'une contenance d'environ six ares.
4- une parcelle de pré à la suite de ce jardin, longeant le bief du moulin, parcelle ayant une contenance approximative de six ares soixante quinze centiares, ladite parcelle en deux pièces différentes ».


Vers 1850, il est courant de compléter la force hydraulique par de petites machines à vapeur. Coûteuses en combustible, l'amortissement de leur fonctionnement se révèle vite impossible dans les établissements produisant une faible valeur ajoutée. Ce sont probablement les mêmes raisons qui provoquent la faillite, en 1864, de la scierie à vapeur d'Antoine Berry et Marie Sibuet, installée derrière le champ de foire du chef-lieu.

Arrive enfin le 20ème siècle qui verra passer les trois dernières générations de meuniers.

(16a) - Archives départementales de l'Ain, sous-série 4U, Poncin, 1831, f°145.
(17) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E 1757-N°51.
(18) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E 1757-N°276&277.
(19) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E 1758-N°92.
(20) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E 32389-N°107.
(21) - Archives départementales de l'Ain, cotes 3E 32600-N°72 & 32603-N°165.


Le moulin du 20ème siècle

moulin-m.jpg
Sortie du canal de fuite
En avril 1903, Louis Angelin Garnier et Louise Ducrot en font l'acquisition(22). Il s 'agit d'un « moulin à eau nouveau système », avec roue hydraulique à l'extérieur, trois paires de meules et un appareil à cylindres, un tasseur de sacs, trieur, élévateur, aspirateur et enfin une bluterie. Un nouveau système de transmission distribue l'énergie d'une roue hydraulique unique, soit quelques chevaux vapeur, à l'ensemble des machines. L'habitation attenante comporte deux niveaux habitables et un grenier, comme actuellement, un hangar et une porcherie, que l'on situe dans le triangle formé par le moulin, la rivière et le chemin. De l'autre coté du chemin se trouvent, dans un corps de bâtiment séparé, une écurie, un hangar, remise et une cave, un jardin et un pré de huit ares. Le bief d'amenée est également inclus dans la propriété, jusqu'à la prise d'eau des Combes, près de mille mètres en amont.

L'importante activité de meunerie et d'entretien des installations nécessitent beaucoup de main d’œuvre. Vers 1906, le moulin emploie, en plus de ses patrons, deux voituriers et une bonne.

En 1930 les frères, Louis Désiré et Albert Francisque Garnier, créent la société à responsabilité limitée « Garnier Frères Meunerie », dont le siège social est à Saint Jean le Vieux. L'établissement comporte alors, deux logements. On a adjoint aux installations deux appareils à cylindres de broyage neufs, un moteur auxiliaire à huile lourde de marque Petter de huit chevaux vapeur, une soie (tamis) centrifuge et une soie diviseur. Les moyens de transports hippomobiles sont remplacés par deux véhicules automobiles : un camion Luc Court de 12 CV de 1800 kg ; un autre, du même constructeur, de 10 CV, 1500 kg ; l'ensemble complété par une remorque de 500kg.
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Camion Fargo Chrysler 4T
En 1947, Louis Désiré Garnier et son fils Raymond fondent la société « Garnier Père et Fils ». Les véhicules comprennent désormais un camion Fargo Chrysler de 4 tonnes et une conduite intérieure Citroën modèle C4.

Malgré les efforts constants d'adaptation des propriétaires, notamment l'adjonction d'un système de stockage-séchage de céréales en 1961, l'inexorable ascension de la minoterie industrielle entamée vers 1920, met fin à l'activité en 1978.

Pour limiter l'entretien et supprimer les risques d'inondation, on a condamné depuis quelques décennies la prise d'eau des Combes. L'ancien bief est asséché jusqu'à la Fontaine du Tilleul ou de Chênelette, résurgence intarissable, qui maintient en eau le canal jusqu'à l'ancien moulin aujourd'hui transformé en résidence particulière.

Quelques éléments rappellent le passé proche : la taille, l'architecture des bâtiments et le quai de déchargement abrité d'une verrière. Les témoins d'un passé plus lointain sont le bief d'amenée visible au lavoir de la Platte, la bachasse métallique qui franchit le chemin de Cheminant et le cintre maçonné où débouche dans l'Oiselon le canal de fuite en sous-œuvre.


(22) - Archives départementales de l'Ain, cote 3E32610-N°56.
 
fontaine_du_tilleul-m.jpg bachasse-m.jpg
Le canal à la Fontaine du Tilleul La bachasse traversant le chemin
pierre_a_arquebuse.jpg
Ancienne maison Marie-Françoise Sibuet - Pierre à arquebuse


Bibliographie :

  • Encyclopédie méthodique-Manufactures arts et métiers - Volumes 1 et 2, chez Panckoucke à Paris, 1784 et 1785.
  • Encyclopédie méthodique-Agriculture - Volume 2, par l'Abbé Tessier, chez Panckoucke à Paris, 1791.
  • Cours complet d'agriculture théorique - Tome second, Abbé Rozier, Libraires Associés, Paris, 1793.
  • Economie théorique et pratique de l'agriculture - Tome second, par le baron E.V.B. Cruc, Editions Béthune et Plon, Paris, 1839.
  • Nouveau manuel complet du filateur, par C.E. Jullien et C. Lorentz, Librairie encyclopédique de Roret, Paris, 1843.
  • La meunerie, Ch. Touaillon, Librairie Agricole de la Maison Rustique, Paris, 1867.
  • L'ancien moulin Bressan, Prosper et Jean Convert, Atelier Graphique Bressan, 2006.
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Canal d'amenée du moulin avant 1908, date de construction du lavoir de la Platte.

Date de création : 01/08/2012 @ 08:04
Dernière modification : 29/07/2015 @ 09:14
Catégorie : CONTENU - CHRONIQUES
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